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Grave, le taux de fréquence

 

On observe avec satisfaction depuis quelques années que de nombreuses entreprises semblent avoir pris la question de la sécurité à bras le corps. Si des ambiguïtés et contradictions subsistent, il ne manque plus d’entreprises d’une certaine taille dont les dirigeants exigent de leur managers des résultats en cette matière. Selon les bons usages, qui dit résultats dit indicateurs, TF et TG font désormais partie des nombreux ratios surveillés de près par les directions générales et même, parfois, par des agences de notations.

Ce progrès ne va pas sans dérives. Il est temps de s’en inquiéter pour les corriger et rester dans la bonne direction.

Reconnaissons tout de suite que TF(1) et TG(2) sont incontournables car ils ont des mérites indépassés et notamment celui de permettre des comparaisons temporelles ou inter-établissements. Ils ont aussi les défauts de tout indicateur : réduire une réalité complexe à une information compactée.

 

Tout indicateur implique des biais

Certains sont très connus et il est inutile de s'y attarder :

  • Evidemment, il y a plus qu’une approximation à juger de la gravité d’un accident au nombre de jours d’arrêt de travail attribué par un médecin.

  • Bien sûr, il y a des déclarations suspectes, mais certainement pas autant que de « non arrêt sous pressions » (pardon résultant d’un «travail managérial») l’un contrebalançant l’autre et laissant entière la question : quand est-il juste de cesser de travailler pour se soigner ?

Ceci posé, nous sommes là devant les seules données établies selon un référentiel commun à toutes les entreprises. C’est la force principale de ces indicateurs.

Mais je laisse ces discussions connues pour centrer la discussion sur un autre aspect, moins souvent évoqué.

 

Biais propres aux indicateurs de résultats utilisés pour la prévention 

Tout d’abord, TF et TG ne sont, par nature, que des indicateurs de résultats (les accidents) et non de risques (la probabilité d’un accident).

Les utilisateurs de ces indicateurs, sans pour autant délaisser l’analyse, ont la culture du résultat dans leurs gênes («no excuses just results»). Mais cette culture, appliquée à la prévention, touche au paradoxe sinon à l’absurde.

En prévention, plus que le résultat (l’accident, la maladie), c’est le risque (la possibilité d’un accident, d’une maladie) qui doit nous préoccuper. L’outil essentiel de la prévention est l’analyse des risques.  « Discussion théologique » penseront peut-être certains, se voulant pragmatiques, d'autres diront : « si on réduit les risques, on améliore les résultats, donc exiger des résultats conduira bien évidemment à réduire les risques… »

Hélas, non ! Et de loin…

Il est vrai que si on répète assez souvent un événement, au bout d’un temps suffisant, le résultat devrait tendre vers sa probabilité, par définition de la notion de probabilité(3). Plus on court un risque souvent, plus les résultats révèleront le risque… pas la peine d’avoir fait maths sup pour en convenir.

Cette évidence mérite d’être réexaminée, face aux réalités concrètes d’entreprise. Ces indicateurs sont utilisés pour juger de l’action de managers encadrant 10, 50, 100 personnes et on leur demande d’agir pour réduire ces taux, ce qui oriente effectivement leurs décisions de certaine manière.

Qu’est-ce que cela change ?

 

De la Loi des grands nombres appliquée … aux petits

À criticité égale, cela amène les managers à traiter les risques de forte probabilité et faible gravité préférentiellement à ceux de forte gravité et faible probabilité… ce qui est assez rationnel de leur part dans le cadre des objectifs qui leur sont fixés.

Ce faisant, ils ont une forte probabilité de faire baisser le taux de fréquence et que leur taux de gravité reste faible… sauf malchance ou survenance d’accident grave, mais nous avons posé qu’il était de faible occurrence.

 

Du risque de négliger les risques graves :

Voilà ce qui amène à devoir constater et regretter sur le terrain qu’on « bassine » les gens avec des « tenez la rampe dans l’escalier », « attention aux chutes de plain pied » dans des établissements où il apparaît à l’observateur averti que des risques très graves sont constamment pris (moyens de levage, travaux en hauteur, déplacements en voitures), ce qui ne veut pas dire assumés. On est plutôt en situation de déni que de prise de responsabilité.

La carte des risques proposée par Rémi Bachelet(4) permet de visualiser les relations entre gravité et probabilité des risques :

 

cadre des risques

 

 

 

 

En général, et heureusement, les risques intolérables sont traités, car par nature, aucun compromis ou pari n’est possible avec eux.

Les risques négligeables sont négligés ou devraient l’être…

Ce qui impacte effectivement le taux de fréquence d’une structure ce sont les accidents du cadran Nord-Ouest de la carte.

En centrant leur action sur ces accidents, les managers produisent un effet visible sur l’indicateur du taux de fréquence. Et en négligeant d’agir sur le cadran Sud-Est, ils n’ont qu’une probabilité assez faible de dégrader le taux de gravité.

Mais pourquoi donc n’agiraient-ils pas sur les deux ? Pour nombre de raisons : surcharge de travail, gestion de moyens limités, habitude d’agir sur les indicateurs valorisants. Toutes raisons qui les conduisent à se concentrer sur la réduction des risques peu graves et assez probables au détriment des risques graves…

Pour éviter cela il est urgent de parler de la réduction des risques, et donc de leur évaluation, et s’il faut absolument des résultats que ce soit en ce domaine et non en celui de l’accidentologie.

 

Gilles Karpman

Newsletter n°10 - Juillet 2010


(1) Taux de Fréquence = Nb d’accidents du travailX10^6/Nb heures  travaillées (Tf 1 avec et sans arrêt TF0 avec arrêt)
(2) Taux de Gravité = nombre de journées indemnisées x 1000 / nombre d'heures travaillées
(3) Définition fréquentiste j’en conviens, assez peu prisée des mathématiciens - pour de bonnes raisons - mais tout de même à l’origine intuitive du concept de probabilité.
(4) Rémi Bachelet, École Centrale de Lille, Cité Scientifique, BP 48 F-59651 Villeneuve d’Ascq Cedex

 

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