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Motivés, motivés nous sommes motivés !

 

Le management commence quand le commandement s’achève, quand l’organisation ne fonctionne plus principalement sur la contrainte et la récompense mais sur l’implication des salariés dans leur travail, l’adhésion à un projet voire une culture.

 

Le management serait donc l’art de mobiliser les énergies des salariés au-delà de la manœuvre de la carotte et du bâton. La place centrale dans le discours managérial de la question de la motivation dans les formations au management s’explique alors aisément.

Il suffit cependant de parcourir rapidement l’offre de formation et de conseil en management pour être rapidement submergé par tout un fatras parfois totalement ésotérique, par une collection de propos sollicitant des théories brillantes mais qui entrainées hors de leur champ de validité sont réduites à une logorrhée incertaine ; tout cela en revendiquant rituellement un pragmatisme de bon aloi.

Pratique courante chez les marchands de management, on fera toutes sortes de références à « la science » mais, dans le cas où de mauvais esprits s’aviseraient d’en vérifier les fondements ou l’applicabilité, on effectuera en un clin d’œil une volte-face rapide vers une soit disant efficacité opérationnelle qui dispenserait de fondements théoriques. Confrontés à des esprits scientifiques, on invoquera une légitimité empirique (« On ne sait pas pourquoi, mais ça marche ! »), alors qu’en face de praticiens, on brandira des références époustouflantes de nouveauté scientifique (« Une nouvelle approche fondées sur les découvertes récentes des neurosciences »).

En ce qui concerne la « motivation », quand on regarde les contenus des formations proposées, on est entre la formule magique (les 22 secrets, 7 étapes), les patapsy(1) et le « faut y croire ! », l’auto-motivation ou le « se motiver soi–même » sont au programme.

Comment est-il possible que des entreprises supposées dotées d’un minimum de rationalité achètent tant de prestations pour le moins approximatives, autant dans leur efficacité réelle que dans leurs fondements théoriques ? Nous sommes là confrontés à un aspect essentiel de la compréhension du rôle et de la nature de ce qu’on appelle management en entreprise.

 

Une des clefs de compréhension de ce paradoxe est peut être la suivante.

Lorsqu’elles parlent de motivation, les entreprises ne sont pas confrontées à un fait préalablement constitué dont il conviendrait de comprendre le fonctionnement pour influer dessus, mais à une hypothèse nécessaire au fonctionnement du modèle qu’elles proposent. La motivation est la qualité nécessaire pour que l’organisation fonctionne malgré les défauts du management. C’est un pari Pascalien (ou une prédiction auto réalisatrice dans le langage moderne) : « Commencez par écrire une lettre de motivation et vous finirez par l’être ».

Des DRH qui cherchent comment créer la motivation ou comment trouver du personnel motivé, des candidats qui écrivent des lettres de motivation, des salariés qui répondent oui à la question : « Etes-vous motivés ? », des recruteurs qui s’interrogent : « Comment l’as-tu trouvé, crois-tu qu’il est motivé ? » … Tous ces gens font comme s’ils se comprenaient lorsqu’ils parlent de motivation.
Et si c’était justement un domaine où il n’y a pas grand-chose à comprendre, un peu comme la Foi.

Un message a tourné quelque temps sur l’Internet prétendant nous faire connaître une réponse d’un postulant à un questionnaire d’embauche. C’est vraisemblablement un canular, mais il est intéressant à titre illustratif. Un improbable Hervé Jancqueur aurait répondu ce qui suit au questionnaire d’une grande entreprise de restauration rapide.

 

1. NOM, PRENOM : Jancqueur, Hervé

2. AGE : 28 ans

3. POSITION DEMANDEE : Horizontale le plus souvent possible. Plus sérieusement, n'importe quoi. Si j'avais vraiment la possibilité d'être exigeant, je ne serais pas ici.

4. PRETENTIONS DE SALAIRE : 800 KF par an plus 3 % des actions de la compagnie payable d'avance. Si ça n'est pas possible, faites-moi une proposition, nous négocierons.

(…….)

7. MONTANT DU DERNIER SALAIRE : Beaucoup moins que ma valeur réelle.

(….)

13. POUVONS-NOUS CONTACTER VOTRE EMPLOYEUR ACTUEL ? : Si j'en avais un, je ne serais pas ici.

(…..)

18. QUE SOUHAITEZ-VOUS FAIRE DANS CINQ ANS ?: Vivre aux Bahamas avec un top-model richissime et qui m'adore. A dire vrai, j'aimerais même faire cela dès maintenant si vous avez une solution.
(….)
20. QUELLE EST LA MOTIVATION PRINCIPALE DE VOTRE CANDIDATURE ? J'ai deux versions un peu contradictoires : 1. L'amour des causes justes, l'humanisme et un désir profond d'aider mon prochain à se restaurer, ou 2. Un fort endettement. A votre avis ?

 

Ceux qui ont eu à pratiquer le délicieux exercice de la lettre de motivation(2) apprécieront ! Certains aussi qui ont entendu la question fatidique : « Etes-vous motivés » ? Imaginez-vous répondre non ? Mais surtout que doit-on faire d’Hervé Jancqueur ?

  • Lui demander de passer son chemin et d’aller semer la zizanie chez d’autres ?

  • L’embaucher en se disant que celui-là au moins ne ment pas (que fait-on des autres alors ?)

  • Lui proposer le poste de DRH ?

Que dirait un DRH à un candidat répondant à la rituelle question sur sa (ses ?) motivation(s) : « Je ne peux prétendre être très motivé mais je suis compétent et déterminé à exécuter correctement loyalement les obligations prévues à mon contrat de travail » ? Pourquoi est-il évident que ce candidat a toutes ses chances de rester à la porte ? Parce que le fond de cette affaire de motivation c’est que les entreprises entendent que les salariés devraient donner un « plus » indéfini mais certain par rapport aux obligations contractuelles. Pourquoi pas ? Mais alors quel « plus »  offrent-elles ?
Tout le sens de notre paradoxe est là : au travers de la problématique de la motivation, les entreprises sont à la recherche de ce qui fait que l’humain ne se résume pas à un contrat de travail et les rapports de travail ne se limitent pas au simple accomplissement d’une tâche insérée dans une organisation. Dire « je suis motivé » est un acte d’allégeance à l’entreprise comme l’acte de foi l’est à l’église. La motivation enchante le management. La science est désenchantement.

 

Gilles Karpman

Newsletter n°40 - Juin 2014

 

(1) Nous utilisons ici le préfixe pata pour qualifier certains usages courants de théories ou concepts en eux-mêmes respectables, mais dévoyés par le discours sur le management : « patasciences de la communication », « patapsychologie », « patasystémique ». Il s’agit évidemment d’un hommage à l’écrivain Alfred Jarry qui définit la « pataphysique » comme « science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité. » Littéralement « Pataphysique » (contraction du grec ?π? τ? μετ? τ? φυσικ? - epì tà metà tà phusiká) signifie « ce qui est près de ce qui est après la physique » (« après la physique » désignant ce qu’on nomme la métaphysique). Boris Vian, grand amateur, avait précisé  le sens de la « pataphysique » : « ce refus que nous manifestons de ce qui est sérieux, de ce qui ne l’est pas, puisque pour nous, c’est exactement la même chose, c’est « pataphysique ». Pour les « pataphysiciens », la « pataphysique » était utile en tant que provocation et dénonciation d’un monde absurde. Notre emprunt nous servira à désigner les usages abusifs de références « sérieuses » faites par des gens voulant se nimber de sérieux à des fins très utilitaristes comme nous le verrons. Il s’agit de dénoncer leur « semblant sérieux ».

(2) Le plus souvent manuscrite bien sûr ! Graphologie oblige !

 

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