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Où on voit que manger une glace sur la plage peut aider à comprendre l'utilité de la régulation économique et du dialogue social

 

Le monde économique donne le spectacle permanent de l'instabilité et bien souvent le sentiment que petits et grands acteurs, puissants comme exclus sont entrainés dans une course folle totalement hors contrôle engendrant autant de fortunes hallucinantes que de misères insupportables.

 

Cela n'empêche manifestement pas la résurgence régulière d'un discours libéral répétant à l'infini que la libre concurrence sur des marchés libres assurerait la meilleure allocation possible des ressources disponibles et la moins coûteuse des régulations.

L'inadéquation manifeste de l'idée d'équilibre aux réalités, la violence des crises, l'accroissement des inégalités, la dévastation des ressources de la planète, n'y font rien. Cette représentation a toujours ses partisans.

Lorsqu'on fait ce constat, les théoriciens de l'économie libérale attribuent toutes ces horreurs et difficultés aux imperfections de la concurrence et surtout pas à la concurrence elle-même. Leur modèle conceptuel de référence a beau ne pas avoir une grande valeur explicative, il demeurerait selon eux un modèle normatif irremplaçable.

Depuis Adam Smith et la célébrissime « main invisible de Dieu », en passant évidemment par l'inénarrable Milton Friedman, le modèle de base de cette représentation est le modèle d'équilibre de la concurrence pure et parfaite théorisé par Léon Walras. A celui de Walras on accole celui de Vilfredo Pareto (oui celui des 80/20 mais il a fait autre chose : notamment proposer une définition de l'optimum économique).

Le modèle Walrasso-Parétien entend démontrer qu'une économie de concurrence pure et parfaite aboutit spontanément à la meilleure allocation possible des ressources disponibles selon la définition Parétienne de l'optimum (situation où on ne peut améliorer la situation d'un individu sans altérer celle d'au moins un autre).

Ce modèle a été abondamment critiqué, pour sa faible valeur explicative des désordres réels constatés (critique dite « externe ») mais également pour ses présupposés introduisant dans ses hypothèses de base les résultats qu'il prétend démontrer (critique dite « interne »).

La raison première de l'insubmersibilité de ce modèle est le service qu'il rend aux puissants : inutile de développer je crois que c'est assez évident, c'est le plaidoyer pour « Le renard libre dans le poulailler libre ».

Une autre raison, moins importante et subordonnée à la première, est que ce modèle a atteint un degré de sophistication théorique passant par une formalisation mathématique telle (grâce notamment à une école française d'économie dont les figures les plus marquantes sont F. Allais et G. Debreu) que l'honnête citoyen ne peut que capituler et déclarer forfait avant même de débuter la discussion.

Que la rigueur mathématique soit utilisée pour obscurcir la compréhension de la réalité plutôt que pour l'éclairer me hérisse un peu le poil et je voudrais donc, sans me risquer à réitérer des critiques déjà faites à ce modèle par de plus savants et plus talentueux que moi, plus modestement livrer au lecteur un exemple simple parmi d'autres montrant que par les mathématiques on peut aussi prouver que la liberté de la concurrence peut conduire à une moins bonne allocation des ressources que la régulation par le dialogue.

Parmi de nombreux exemples il y en a un que j'aime pour sa simplicité et qu'on doit au grand mathématicien John Forbes Nash, un des pères de la théorie mathématique des jeux (entre autres).

Il s'agit du modèle des deux marchands de glace.

Deux marchands de glaces s'installent sur une plage. Les deux marchands vendent des glaces identiques au même prix. On suppose que des clients sont répartis sur la plage de manière uniforme. Tous les deux veulent évidemment vendre le plus de glaces possible. 
Au départ, pour ne pas se gêner ils étaient convenus de se répartir le territoire. Le premier s'installe à gauche de la plage et le deuxième à droite.

Les deux marchands sont donc sur un territoire identique qui permet de minimiser le déplacement d'un client qui veut aller chercher une glace.

Tout va pour le mieux :

  • Les ventes des deux glaciers sont identiques ;

  • Les clients peuvent consommer des glaces en se déplaçant le moins possible. 

Tout va pour le mieux mais vous avez noté qu'il n'est pas régulé par la main invisible de qui que ce soit mais par une entente intelligente entre nos deux glaciers.

Mais le démon de la libre concurrence réveillé par l'appât du gain va amener un de nos marchands à décider de se rapprocher du milieu de la plage espérant attirer des clients installés sur l'autre partie de la plage.
Sa zone de chalandise s'étend désormais sur un territoire plus grand.
Son collègue (de moins en moins) et concurrent (de plus en plus), voit sa clientèle attaquée. Il doit réagir et la seule solution est de se rapprocher lui aussi du milieu de la plage ce qui rétablit l'équilibre entre eux. Son concurrent veut retrouver son avantage disparu et se rapproche un peu plus du milieu, ce manège se poursuivant jusqu'à ce que nos deux glaciers se retrouvent au milieu de la plage.

La situation est un équilibre de concurrence pure et parfaite contrairement à la situation de départ où par leur entente ils avaient régulé leur fonctionnement.

C'est bien une situation équilibrée : si l'un des deux décide de s'éloigner du milieu de la plage, il perdra en chalandise.
C'est un des grands apports de Nash : il a démontré que tout jeu possède un équilibre et que tous les équilibres ne sont pas pour autant des optima.

Hors un retour à la coopération entre nos glaciers, personne ne peut bouger et la situation est stable.
Stable mais pas optimale.
En effet le chiffre d'affaires de chacun est plus faible : les clients des extrémités de la plage doivent parcourir un plus long chemin pour satisfaire leur désir de glace : certains renonceront.
Les deux marchands de glaces voient leurs chiffres d'affaires réduits.
Les clients, soit ne satisfont pas leur désir de glace, soit marchent plus pour le satisfaire.

La régulation initiale obtenue par dialogue et accord donnait un résultat meilleur que celui obtenu par le jeu des forces aveugles de la concurrence mue par le seul appât du gain.

Présentée ainsi, cette petite histoire n'a pas le même standing mathématique que les équilibres Walrasso-Parétien très fortement inspirés par les approches scientifiques de l'époque (notamment la thermodynamique). Mais s'il ne s'agit que d'impressionner le monde, pour les amateurs on peut modéliser les équilibres de Nash de façon à le rendre tout aussi impressionnant et inaccessible que les travaux de Debreu et consorts ; vous pouvez faire confiance à John Forbes Nash(1) pour ça qui, s'il a obtenu le prix de la banque de Suède pour l'économie, n'était pourtant pas du tout économiste mais un des mathématiciens les plus brillants du 20ème siècle.

 

 

Gilles Karpman

Newsletter n°51 - Juin 15

(1) Malheureusement décédé en mai dernier à 86 ans dans un accident de taxi.

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