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Histoire vraie ou qui pourrait l'être

 

Jeff part toujours un peu plus tôt que nécessaire pour aller au boulot.
Il aime tellement profiter d'un moment à lui, regarder ses montagnes entre Saint Martin de Queyrières et l'Argentière.

Il connait le coin par cœur. On peut d'ailleurs prendre cette expression dans les deux sens.

Il connait bien les gens aussi.

C'est sans doute pour ça que lui, le fils de commerçants, était devenu délégué syndical dans la petite entreprise de mécanique de précision qui l'emploie. La solidarité c'est important pour Jeff.

Ce n'est pas vraiment lui qui l'avait voulu, mais quand il y avait eu ce coup de grisou il y a quelques années et que Louis, le patron, avait annoncé le licenciement de neuf gars après en avoir poussé deux à la démission, tous les copains s'étaient tournés vers lui. Jeff il n'est pas du genre à se défiler alors OK, il y est allé sans rien y connaitre. Il est descendu à Gap, a poussé la porte de cette bâtisse de style haut alpin devant laquelle il était souvent passé, sans y porter attention, et qui porte le drôle de nom de « Bourse du travail ». Pour y aller il faut passer par la rue Jean Eymar, ça ne s'invente pas et ça avait bien fait marrer Jeff.

Bon là, un gars un peu pressé l'avait renvoyé à Briançon là-haut sur les remparts Vauban où on l'écouta devant un café. On discuta chasse, touristes, et bien sûr du travail.

Les gars étaient sympas mais Jeff n'aime pas trop être encarté. Ils l'ont compris et n'ont pas insisté. Ça s'est fait plus tard en douceur entre gens ayant pieds sur terre. Pour aider les copains mieux valait s'entourer de gens expérimentés et, protégés aussi… en cas où il faudrait hausser un peu le ton avec le patron, Louis, un gars du coin comme tous. C'est le fils d'un paysan, un peu bucheron, un peu charpentier, un peu plein de choses … Il a bien réussi Louis, il s'est battu et n'est non plus du genre à se laisser impressionner. Ça peut être chaleureux avec ce genre de gaillard mais ça peut être rude.

Bref, voilà Jeff délégué syndical depuis déjà quelques années…

Louis a ouvert une filiale en Italie … ne cherchez pas longtemps pourquoi … Bardonecchia c'est tout près et les salaires sont beaucoup plus bas.

L'usine française s'en sort mais tous savent que de l'autre côté de Montgenèvre, il y a comme une menace. On vit avec.

Jusqu'au jour où Louis demanda à Jeff de venir le voir.
Il lui expliqua ce que Jeff savait, la concurrence, les coûts, blabla, des histoires de patron dont Jeff sait bien qu'elles sont bien réelles mais se terminent toujours par des ennuis pour les ouvriers.

Mais là, Louis, après avoir une fois de plus planté ce décor, en reposant les bras sur la table et en fixant Jeff des yeux lui dit : « Jeff j'ai une proposition à te faire ». Un peu surpris Le Jeff s'attendait à quelque chose du genre « ça va mal, il va falloir réduire les coûts » et s'entendait déjà répondre « tu veux en licencier combien cette fois ? ».
Mais non « Jeff, j'ai une proposition à te faire »…
« Dis voir » ces mots sortirent de la bouche de Jeff sans qu'il l'ait vraiment décidé.

« Voilà, je suis allé voir le comptable, il m'a dit qu'il y avait moyen de développer Saint martin ».
Jeff : « ????? »
« Voilà, tu sais que l'Italie je suis obligé sinon on n'aurait pas tenu, mais si tu es d'accord on peut faire autrement. »

« Vas-y lâche le morceau, qu'est-ce que tu veux ? »

« Voilà, André, l'expert-comptable, m'a expliqué qu'une nouvelle loi permettait de travailler plus et de revenir à des coûts beaucoup plus raisonnables. On resterait plus chers que l'Italie mais comme en qualité on est mieux et qu'en plus moi, les allers-retours, même avec la nouvelle route de Montgenèvre, je commence à en avoir soupé… »

« Explique je ne comprends rien. »

« Voilà, si tu me signes un papier comme délégué syndical on peut revenir à 39 h, on supprime deux jours fériés, on annualise les horaires »

Jeff bondit « Attend on a entendu ça déjà, travailler plus ... »

Louis l'interrompit : « Attend si on fait ça, j'embauche ici, j'arrête de charger l'Italie, je réduis là-bas et ici on embauche 5 personnes, peut-être plus. » 

Jeff fit mine de se lever « Allez c'est bon, on la connait, tu es comme tous les patrons, les promesses d'embauche c'est facile et puis on fait … ou pas et puis si on fait pas, on connait le discours … la conjoncture a changé bla bla bla, et nous on sera marrons. »

« Assied toi Jeff, c'est pas des promesses en l'air ; je signe pas un papier, j'agrandis l'atelier de 1000m2, on achète deux commandes numériques, une surfaceuse et une unité de traitement de surface, je ramène deux machines d'Italie ... tu sais les B40, tu avais crié quand elles sont parties, donc pas du « bla bla » comme tu dis, pas juste un papier signé, du concret du lourd. »

« Elle est où l'embrouille, on fait 39 h, on annualise et tu embauches ? C'est si simple ? Et les 39 h c'est en heures supplémentaires ? »

« Jeff, soyons clairs, quand vous avez eu les 35 h on a maintenu la paye, et bien maintenant c'est pareil, on passe à 39 et on maintient la paye, mais on embauche. »

« Redis-moi bien ça ? J'ai bien pigé tu veux que je signe un papier pour qu'on fasse 4 heures de plus qui ne seront pas en heures supplémentaires ? »

« Jeff je te respecte, tu le sais, alors je répète, soyons clairs : non seulement c'est pas des heures supplémentaires, mais la paye ne change pas. C'est le deal. »

« Louis tu rêves ou quoi, vous fumez quoi dans vos réunions de patrons ? On arrête là je vais me fâcher. »

Jeff cette fois ne fit pas mine de se lever, il se dirigea sans bluffer vers la porte bien décidé à partir.

« Jeff, rassied toi s'il te plait. » 

La main sur la poignée de la porte Jeff tenta un « Louis t'es pas sérieux ? »

« Écoute, c'est ça où je vais devoir développer non pas saint Martin mais Bardonecchia. »
« Je suis pas un salaud tu le sais, je tirerais au max mais dans 5 ans il n'y aura plus rien ici, juste le siège. »

La porte claqua sur les talons de Jeff.

La soirée fut mauvaise pour Jeff, il engueula sans raison son cadet et finit par prendre la voiture pour filer à Presles, chez Ginette, après avoir appelé deux copains pour leur demander de venir.

Tous furent offusqués du culot de Louis. « C'est la Loi travail, ça leur donne des idées » expliqua Jeff. « Je vous avais dit de venir à la manifestation à Gap, on s'est retrouvés à 100 devant la préfecture, on n'avait l'air de quoi ? »

Quelques verres plus tard tous convenaient que Louis pouvait aller passer quelques vacances dans un très beau pays un peu plus à l'est et au sud que l'Italie en s'adaptant à certaines coutumes locales réelles ou supposées.

Après cela, il y eut une espèce de période de latence où personne ne parla plus de cette histoire, ni Louis, ni Jeff, ni les autres.

Quelques jours suffirent pour que ce silence soit rompu. C'est un bon copain de Jeff, qui mine de rien en fin de journée dans le vestiaire en remettant sa veste, lança la première salve : « tu crois qu'il bluffe le Louis ? ». Jeff hésita mais s'entendit répondre une évidence qu'il refusait jusque-là « Non ». « Il le fera ? » repris le collègue « Quoi dit Jeff, fermer ici ? Sûr » « Non je voulais dire, si on accepte, ramener les machines et le boulot ici ? » « Je sais pas » répondit Jeff, « je sais pas ». 

La discussion repris sur ces bases, entre les uns et les autres discrètement au début comme si personne n'osait formuler le fatidique « on devrait peut-être en discuter ».
Ça a pris forme progressivement, ça échappait à Jeff, tout en lui revenant et résonnant en lui.

« Embaucher à Saint Martin », « faire revenir les machines », « pas trop le choix », « 4 heures de plus on s'en fout », « en tout cas on pourrait en discuter », « il pourrait payer un truc en plus », « une prime d'un coup ça aiderait ».
Les idées rebondissaient timidement au début puis de plus en plus fortement. Par moment une indignation ou un refus émergeaient, parfois violemment exprimés, mais vite ramenés à terre par un « on n'a pas vraiment le choix ».

Jeff était parcouru par cette dispute avec lui-même ; sensible d'un coup à l'argumentaire résigné et pragmatique et puis parfois révolté contre l'idée.

Les camarades de l'union locale lui firent la leçon, « hors de question », « si on commence demain on travaille pour rien », « chantage », « les acquis fondamentaux du droit », « les luttes des anciens » etc. etc.

Des premières discussions avec eux, Jeff ressortti ragaillardi et convaincu qu'il fallait rejeter violemment les scandaleuses propositions esclavagistes de Louis, mais quand il retournait voir les collègues, les amis, c'était moins simple. C'est beau les principes mais il n'y a pas beaucoup de travail dans cette vallée et personne n'avait trop envie d'aller vivre ailleurs pour autant qu'il y aurait moyen ?

C'est comme ça que quelques jours plus tard, Jeff frappa à la porte de Louis, un poids terrible sur ses épaules…

 

Gilles Karpman

Newsletter n°68 - Juin 17

 

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